Pourquoi des frappes ciblées contre le régime syrien ne seraient pas illégales

 

Dans son chapitre VII, la Charte des Nations Unies a posé le droit commun en matière de recours à la force en cas de « menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ». Soixante ans de pratique, plus ou moins efficace, ont consacré l’idée que le recours à la force contre un Etat n’est légitime qu’à la condition d’avoir été approuvé par le conseil de sécurité.

Le droit interne de tous les pays admet l’idée de circonstances exceptionnelles. Elle n’est pas clairement établie en droit international pour d’évidentes raisons. La situation que connaît la Syrie depuis deux ans et demi – plus de 110.000 morts, le tiers de la population déplacée, plus de 1.000 morts causés le 21 août dernier par des attaques chimiques, un chef d’Etat ayant déclaré publiquement que la solution n’était pas politique, mais militaire – invite à se demander si l’on ne se trouve pas dans une situation exceptionnelle, justifiant donc une dérogation au droit commun.

Les frappes militaires envisagées par les Etats-Unis et la France contre le régime syrien ne pourront être autorisées par le conseil de sécurité en raison des vetos russe et chinois. Depuis deux ans et demi, ces deux pays n’ont en effet cessé de s’opposer à toute tentative de condamnation du régime.

Seraient-elles pour autant illégales, compte tenu d’une part, des atrocités exceptionnelles commises sous les yeux du monde par le pouvoir syrien, et d’autre part, de l’existence de normes ou de concepts juridiques de nature à les justifier ? Lire la suite

L’ASSADISATION DES ESPRITS

Bachar al-Assad dispose d’un étrange pouvoir sur les esprits occidentaux.

Il avait jadis réussi à leur faire croire qu’ayant été « occidentalisé » par un séjour au Royaume Uni – pourtant fort bref, ce que personne ne prit alors la peine de vérifier -, il était un dirigeant réformiste, bridé dans son désir de modernisation de la Syrie par la vieille garde de son père ou les archaïques pesanteurs de son pays.

Lorsque la révolution syrienne éclata en mars 2011, Assad déclara que ce n’était pas une révolution car son peuple l’aimait et ne pouvait pas songer à se soulever contre lui. Il s’agissait d’une action de déstabilisation menée par des groupes salafistes, sans doute pilotés par al-Qaïda, et/ou un complot des suspects habituels (Israël, Etats-Unis) ; leur objectif était de déclencher une guerre sectaire et de propager le terrorisme. Même s’il se trouva parmi les Occidentaux quelques personnes ou groupes pour le croire, l’opinion générale était alors que la Syrie connaissait une révolution politique, pacifique de surcroît. (Sans doute le serait-elle restée si le monde occidental l’avait soutenue autrement qu’en bonnes paroles.) Lire la suite

Bachar al-Assad’s letter to his father

Dear Dad,

I know you were very worried about me when you died. I think you were wrong. Your succession went very smoothly. Later on, I had a spot of trouble with Lebanon (I had to eliminate Hariri), but all I had to do was keep my head down and everything gradually went back to normal. Syria thrived during the first ten years of my rule. I must say cousin Rami was a great help. Everything was going well and this state of affairs could have gone on forever – though I regularly had to throw protesters in jail –, if Ben Ali and Mubarak hadn’t let unrest develop in their countries. Can you believe it? : they were actually overthrown. What’s worse, Gadhafi was hacked to pieces by his own people.

Of course, the protest eventually spread to our country. I remembered the ruthless way you handled the Brothers and I followed your example. What you did to Hama, I very nearly managed to do to all the Syrian towns. But there was one problem you didn’t have to deal with in 1982: the impossibility of sealing the country. On the strength of modern mass media, pictures of the repression spread all around the world. Lire la suite

Lettre de Bachar al-Assad à son père

Cher Papa,

Je sais que tu te faisais beaucoup de souci pour moi avant de mourir. Je crois que tu avais tort. Tout s’est en effet très bien passé au moment de la succession. J’ai eu ensuite quelques petits problèmes avec le Liban (il m’a fallu liquider Hariri), mais il a suffi de faire le gros dos pour que, petit à petit, tout rentre dans l’ordre. La Syrie a prospéré au cours des dix premières années de mon règne. Je dois dire que le cousin Rami m’a beaucoup aidé. Tout allait bien et tout aurait pu durer ainsi éternellement – même s’il me fallait périodiquement emprisonner des contestataires -, sans l’agitation que Ben Ali et Moubarak ont laissé se développer dans leurs pays. Tu imagines ? : Ils ont été renversés. Pire encore, Kadhafi a été écharpé par son peuple.

Bien entendu, le mouvement de protestation a fini par arriver chez nous. Je me suis souvenu de la manière inflexible avec laquelle tu avais traité les Frères et j’ai suivi ton modèle. J’ai transformé toutes les villes de Syrie – ou peu s’en faut – en autant de Hama. Le problème, que tu n’avais pas rencontré en 1982, est qu’il m’a été impossible de boucler le pays. Avec les moyens de communication qui ont cours aujourd’hui, les images de la répression se sont répandues dans le monde entier. Lire la suite

De quelques vérités toutes simples

Certains ouvrages traitant de sujets que l’on croyait pourtant bien connaître ont la vertu de vous ouvrir les yeux sur une réalité entrevue, mais non parfaitement formulée. C’est le cas du livre de Jean-Pierre Filiu, Le Nouveau Moyen-Orient Les peuples à l’heure de la Révolution syrienne. En effet, il conceptualise une situation que, comme beaucoup d’autres, j’avais dénoncée sur ce blog : le refus de la France de reconnaître le Conseil National Syrien comme représentant légitime du peuple syrien, reproche qui pouvait être élargi à l’ensemble de la communauté internationale. Lire la suite

Entre deux maux, il faut choisir…

Lorsque les historiens étudieront la révolution syrienne, ils écriront un double récit. Celui d’une plongée dans l’horreur au-delà des mots, d’une part. De l’autre, celui d’une honteuse comédie occidentale, multipliant les prétextes pour ne rien faire, tout en condamnant Russie, Chine et Iran de soutenir ouvertement le régime Assad.

Depuis deux ans, nous avons toujours eu un train de retard sur la révolution syrienne. Nous n’avons pas compris la nature de cette révolution à ses débuts et sous-estimé la violence dont étaient capables les dirigeants syriens. La faute en revient en partie aux diplomates occidentaux qui n’ont pas pris la mesure de ce qui était en train de se dérouler sous leurs yeux : un peuple réclamant pacifiquement qu’il lui rende sa liberté et sa dignité à un régime qui, dès les premiers jours, n’a pas hésité à faire couler le sang et à torturer des enfants.

Lorsque, quelques mois plus tard, las de se faire tuer, une partie des révolutionnaires ont pris les armes, nous avons regretté qu’ils renoncent au pacifisme ; lorsque l’opposition a, timidement, c’est vrai, commencé à se constituer, nous avons posé d’innombrables conditions avant de la reconnaître du bout des lèvres et sans jamais lui donner les moyens matériels et politiques dont elle avait besoin pour exister ; malgré les victimes, dont le nombre croissait chaque jour, malgré la violence de plus en plus insoutenable, nous n’avons non seulement jamais envisagé d’intervenir, mais même affirmé qu’il n’était pas question d’intervenir, ajoutant au cynisme une incroyable maladresse politique.

Il y a bientôt un an, sur ce blog, j’avais plaidé en faveur d’une action internationale en Syrie au nom de la morale, en soulignant également le danger politique qu’il y avait à ne rien faire (ou si peu que cela revenait à ne rien faire).

Or que s’est-il passé depuis un an ? L’armée syrienne libre a incontestablement progressé sur le terrain. Pourtant, Assad est toujours en place, même s’il règne sur un territoire qui se réduit comme peau de chagrin. Russes et Iraniens continuent à l’alimenter en armes. Le nombre de morts donne le vertige : sans doute entre 100.000 et 200.000 victimes. Les dégâts matériels sont tels que certains témoins étrangers n’hésitent pas à comparer les villes syriennes à Berlin à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La faim, le froid sont partout. Les survivants de deux ans de carnage, qui ont décimé des familles entières, des quartiers entiers, n’auront sans doute pas assez de toute une vie pour oublier ce qu’ils ont vécu. Sans une aide sérieuse à l’opposition, qui passe nécessairement par la livraison d’armes, la situation actuelle peut s’éterniser. L’ASL aura certes le régime à l’usure, mais dans quel état sera le pays, dans quel état sera ce peuple ?

Nous avons probablement laissé passer le moment d’intervenir en Syrie, même si le récent raid – en quelque sorte de routine – de l’armée israélienne peut laisser penser le contraire. En revanche, il n’est pas trop tard pour équiper les révolutionnaires et leur donner les moyens de l’emporter rapidement sur le terrain. C’est ce qu’ont demandé des commentateurs avertis tels qu’Anne-Marie Slaughter ou, plus récemment, James Dobbins, c’est ce que réclame depuis des mois John McCain. Nous avons appris il y a une dizaine de jours qu’ils avaient été entendus par quelques membres éminents de l’ancienne équipe d’Obama : Hillary Clinton, Leon Panetta et David Petraeus. Mais cette ligne a été refusée par Obama lui-même. Raison invoquée : trop de risque que ces armes se retrouvent entre les mains de jihadistes. L’Union européenne est sur cette position, même si, à en croire les déclarations de François Hollande ce serait parce qu’il reste une possibilité de négocier avec le régime.

Inutile de s’attarder sur cette seconde justification, qui est soit naïve soit parfaitement cynique. L’argument d’Obama mérite en revanche qu’on s’y arrête.

Certes, des groupes jihadistes sont venus rejoindre les rangs des combattants ces derniers mois. Il est même vraisemblable que c’est en partie grâce à eux que l’opposition armée a marqué des points dans certaines régions. On peut tout d’abord se demander si l’on doit punir les combattants syriens ordinaires d’avoir fait alliance avec des groupes islamistes faute d’avoir reçu l’aide occidentale que méritait leur cause. On peut également s’agacer de voir un peuple, qui se fait massacrer depuis deux ans, soupçonné d’être prêt à faire allégeance aux islamistes alors qu’il n’a cessé d’affirmer le contraire et que l’essentiel de son action le prouve, comme le montre un papier récent d’Ignace Leverrier.

Plus encore, pourquoi ne pas écouter le vieux dicton qui dit qu’entre deux maux, il faut choisir le moindre ? Ne pas fournir d’armes aux révolutionnaires c’est laisser le conflit s’éterniser. Cela signifie plus de morts et de destructions, ce qui est déjà en soi une raison pour agir. Cela signifie également laisser davantage encore de place à ces jihadistes dont nous avons tellement peur. C’est-à-dire accroître leurs chances de prendre pied en Syrie et de menacer toute la région. Nous aurons alors très exactement ce que nous prétendons vouloir à tout prix éviter.

Inversement, fournir des armes aux groupes jugés sûrs par les services secrets occidentaux (l’attitude de Panetta et Petraeus montre bien que ces groupes sont clairement identifiés), c’est certes risquer que quelques-unes de ces armes s’égayent dans la nature et servent au jihad, mais c’est surtout permettre au peuple syrien de se débarrasser plus rapidement de ce régime assassin et de prendre en main sa destinée. Plus vite il en ira ainsi, plus faible sera le risque d’une Syrie jihadisée. Plus vite nous aiderons le peuple syrien à se libérer, plus nous aurons de chances de l’éloigner de la tentation extrémiste.

A défaut d’obéir à ce que devrait nous dicter la morale, écoutons du moins le langage du pragmatisme et de la raison. Et ne tardons plus.