Seconde Lettre de Bachar al-Assad à son père

Cher Papa,

Je n’ai pas répondu à ta dernière lettre, extrêmement blessante. D’autant que, lorsque je l’ai reçue, les choses, effectivement, n’allaient pas si bien pour moi. Mais deux ans ont passé et, contrairement à ce que tu pouvais redouter, je suis toujours là.

Je sais que tu vas me dire que je règne sur un pays en lambeaux, que notre armée n’est plus ce que tu en avais fait et que j’ai bien du mal à recruter de nouveaux soldats. A croire que, soudain, le pays s’est vidé de ses jeunes hommes. Mais ne t’attache pas à ces détails : on ne peut plus gouverner la Syrie comme à ton époque. Considère plutôt le tour de force que constitue mon maintien au pouvoir dans des conditions très difficiles.

Pour commencer, de moins en moins de voix s’élèvent dans le monde pour réclamer mon départ. Ceux qui craignent de se déjuger se bornent à dire que je dois rester au moins temporairement afin d’assurer la pérennité des institutions (comme si toi et moi ne les avions pas perverties depuis plus de quarante ans !). Beaucoup n’hésitent pas à dire que, certes, j’ai du sang sur les mains, mais que je suis aujourd’hui un moindre mal et qu’il est donc impératif de me maintenir au pouvoir. Lire la suite

De quelques pseudo-vérités sur la Syrie

Depuis le début de la révolution syrienne en mars 2011, nous avons entendu toutes sortes de déclarations tonitruantes. Il était inutile de soutenir l’opposition descendue dans la rue, selon les optimistes car Assad tomberait tout seul. Il ne fallait surtout pas soutenir cette opposition modérée car nous risquions d’être englués en Syrie, selon les « réalistes ». Inutile de faire la liste de toutes les erreurs assénées depuis quatre ans et demi et que démentent aujourd’hui les faits : non seulement Assad s’agrippe toujours au pouvoir, mais l’Etat islamique a fait son apparition, aggravant encore le problème syrien. Nous qui ne voulions pas d’une guerre qui n’était pas la nôtre, devons aujourd’hui faire face à un flux massif de réfugiés. Bien que la réalité se soit chargée de donner tort aux partisans de l’inaction, on continue à entendre et à lire, dans les médias et chez les hommes politiques, un grand nombre de pseudo-vérités sur la Syrie. En dresser la liste nécessiterait de nombreuses pages. On se bornera ici à en évoquer quatre.

1. Il n’y a pas de solution militaire en Syrie
Ce mantra, lancé par Obama, pour justifier son refus de toute action contre le régime Assad a été unanimement repris. La conclusion pourrait être « il n’y a aucune solution possible en Syrie ». Mais sans doute est-elle trop désespérante. Aussi, lui préfère-t-on l’idée que « seule une solution politique règlera le conflit en Syrie ».
On ne voit pas très bien comment il pourrait y en avoir une, dans la mesure où tant le régime que l’Iran et la Russie sont figés sur leur position qui tient en quelques mots : « Assad fait partie de la solution ». On a pu croire il y a quelques mois que, lassée d’Assad, la Russie allait le lâcher, mais ce discours visait manifestement à affermir l’emprise russe sur Assad et non à rejoindre le camp opposé. Quant à l’Iran, renforcé par l’accord nucléaire (conclu sans la moindre contrepartie en Syrie) et qui doit faire avaler cette pilule amère aux faucons, il semble loin d’abandonner Assad.
Dès lors que l’on tient à une solution politique, il faut que les Occidentaux, la Turquie et les pays du Golfe cèdent sur l’idée qu’il faut écarter Assad du pouvoir. Ce groupe se réfugie dans l’idée qu’il faut une « transition » pendant laquelle Assad restera, mais sera « marginalisé ».
Pendant ce temps, les combats continuent. L’armée syrienne semble au bord de l’effondrement et ne tient que grâce au soutien iranien et russe (affiché ouvertement depuis quelques jours). Jamais le régime, qui peine à recruter des conscrits, même dans la communauté alaouite, n’a jamais été aussi faible. Bref, tout donne à penser que la solution sera militaire et se conclura par la partition de la Syrie.

2. La Syrie doit être considérée comme un enjeu du contre-terrorisme
C’est-à-dire, l’ennemi majeur n’est pas Assad, mais l’Etat islamique (EI). Ce raisonnement, qui repose sur le découplage régime – EI, est particulièrement erroné. Il faut cesser de répéter qu’Assad est un moindre mal face à Daech. Non, Assad est l’origine du mal, certainement pas un moindre mal. Si la Syrie n’est qu’un enjeu du contre-terrorisme, alors Assad est le terroriste en chef.
Je ne reprendrai pas les faits bien connus et qu’avait dénoncés dès 2011, Wladimir Glassman/Ignace Leverrier (qui n’a jamais appartenu aux tenants des fausses vérités et, jusqu’à sa mort, a annoncé et dénoncé ce que nous vivons aujourd’hui) : libération des islamistes par Assad, exemples de collusion entre le régime et l’EI (le plus frappant étant que le régime, si empressé à bombarder son peuple, s’est bien gardé de bombarder les colonnes de Daech marchant en plein désert vers Palmyre, constituant une cible immanquable)…
Chaque bombardement aux barils explosifs, spécialité du régime, contre la population, est, comme l’écrit si justement Frederic Hof, « a victory for the caliph and a gift from his best friend, Bashar al-Assad »
En un mot, on n’« éradiquera » pas l’EI sans se débarrasser d’abord, ou au moins simultanément, d’Assad.

3. Les réfugiés syriens qui affluent en Europe fuient Daech
Nouveau mantra, repris en chœur par les médias et la plupart des hommes politiques et, bien sûr, par Vladimir Poutine. Or les statistiques montrent à quel point c’est faux. Certes, et on les comprend, de nombreux Syriens fuient les zones occupées par l’EI. Mais ils sont incommensurablement plus nombreux à fuir les bombardements du régime ou, pour les jeunes Alaouites, à fuir aujourd’hui la conscription. En outre, les Syriens n’ont pas attendu la constitution de Daech pour quitter leur pays ou pour errer en Syrie à la recherche d’un refuge après la destruction de leur maison. Là encore les statistiques sont incontestables.
Il est faux de croire qu’une intensification de la lutte contre l’EI est une réponse à la crise des réfugiés. Même si la coalition internationale « éradiquait » Daech, les réfugiés syriens seraient fort peu nombreux à rentrer chez eux aussi longtemps qu’ils resteraient sous la menace d’Assad.

4. Il faut maintenir Assad au pouvoir pour préserver les institutions syriennes
C’est en invoquant cet argument que les Américains et d’autres occidentaux, retiennent les groupes rebelles du sud de remonter vers le nord pour tenter de prendre Damas. Cette idée, probablement soufflée par les Russes et les Iraniens, ne peut que porter dans des pays occidentaux, fiers de leurs solides institutions.
Tout donne pourtant à penser qu’Assad a totalement perverti les institutions syriennes, que son régime et son clan les ont en quelque sorte phagocytées. (L’armée syrienne en est un excellent exemple puisqu’elle défend non la patrie, mais un régime, et a, pour cette raison, tiré sur les manifestants au commencement de la révolution).
Il est temps de comprendre que, si l’on veut sauver ce qu’il reste des institutions syriennes, il faut précisément détruire les métastases que sont depuis longtemps, mais plus encore depuis mars 2011, Assad et son régime.

Le peuple syrien a suffisamment souffert depuis le 15 mars 2011 pour qu’on ne lui fasse pas de surcroît l’injure de décréter comme vrai ce qui est au mieux une caricature de la réalité et au pire un tissu de mensonges destiné aux opinions publiques occidentales.

Comment enterrer la Syrie

Pour éviter de créer un vide à Damas – où l’Etat islamique et son calife se seraient immanquablement engouffrés, afin de proclamer le retour des Omeyyades et attirer ainsi encore plus de combattants étrangers -, la communauté internationale, les Etats-Unis, la Russie, l’Iran et un certain nombre de pays européens avaient, on s’en souvient, décidé d’instaurer un lent processus de transition en Syrie.

Bachar al-Assad demeurerait au pouvoir tant que l’Etat islamique n’aurait pas été vaincu. On lui avait fait promettre qu’il cesserait de bombarder les zones tenues par les rebelles non ralliés à l’Etat islamique, respecterait les droits de l’opposition, libèrerait les prisonniers politiques, organiserait des élections libres, etc. Inutile de reprendre ce long catalogue. (La France avait refusé d’apporter son soutien à ce processus en invoquant le fait que la liberté d’expression, et notamment la vente libre de Charlie Hebdo, ne faisait pas partie des conditions posées par la communauté internationale. Mais des raisons plus profondes l’avaient maintenue hors de ce processus.) Lire la suite

Après les attentats de Paris, ne révisons pas notre politique syrienne

Tout en condamnant l’attentat contre Charlie Hebdo, un porte-parole du ministère syrien des affaires étrangères  a souligné que cet attentat démontrait le danger du « terrorisme takfiriste » et la nécessité de « corriger » les politiques européennes de « soutien au terrorisme ».

Nul doute, en dépit de ses condoléances, que le régime syrien éprouve une Schadenfreude devant ce qui vient de se passer à Paris. Depuis les premiers jours de la révolution syrienne, il a en effet travesti ses opposants en terroristes salafistes et, pour mieux faire prendre la sauce de sa prophétie auto-réalisatrice, libéré de ses prisons, notamment celle de Sednaya, les principaux jihadistes arrêtés par ses services (qui avaient auparavant facilité leur passage en Iraq pour contrer les Américains). Les principaux dirigeants de Da’esh sont directement issus de cette mouvance et selon certains spécialistes, sont toujours manipulés par les services sécuritaires syriens. A Genève II, l’unique message de Walid Moallem a consisté à marteler que le régime Assad était le seul rempart contre le terrorisme dans la région et devait en conséquence être soutenu. Lire la suite

La responsabilité sélective de protéger

En déclarant le 7 août que les Etats-Unis interviendraient – mais pas au sol – en Iraq pour empêcher l’Etat islamique de prendre Erbil aux Kurdes et pour protéger les chrétiens et les Yazidis iraquiens, M. Obama a inventé la responsabilité sélective de protéger. C’est, toutes proportions gardées, ce que viennent aussi de faire les autorités françaises en promettant leur aide aux Kurdes et en délivrant aux chrétiens iraquiens des visas d’asile, selon une procédure rarement utilisée.

Selon que vous serez Iraquien ou Syrien ou encore Palestinien, que vous serez chrétien, yazidi ou bien musulman, vous ne serez pas traité de la même manière. Les premiers auront droit à la protection de la communauté internationale, pas les seconds. Or aucune des résolutions des Nations Unies créant ou appliquant la responsabilité de protéger n’a jamais introduit une telle distinction, se bornant à parler de « population civile » par opposition à l’armée ou aux milices armées. Lire la suite

Réponse de son père à Bachar al-Assad

Mon pauvre Bachar,

Je n’ai pas répondu sur le champ à tes vantardises de mai dernier pour te donner une chance de t’amender. Peine perdue ! Tu as continué à me singer au lieu de réfléchir. A ton âge, tu n’as pas encore compris qu’on ne dirige pas un pays en ressortant de vieilles recettes sous prétexte qu’elles ont marché trente ans plus tôt.

Je sais que tu as comparé l’entreprise dans laquelle tu t’es lancé depuis 3 ans à l’éradication des Frères Musulmans syriens que j’ai accomplie en son temps. Permets-moi de te dire que la comparaison n’est pas à ton avantage. Certes, ma main n’a pas tremblé au moment d’anéantir des dizaines de milliers de vies. Mais il s’agissait d’une action chirurgicale et non d’un carnage. C’était une opération ciblée, limitée dans le temps, menée à huis clos, avec une parfaite adéquation entre les moyens et le but. Gaspiller des scuds contre l’ensemble de la population civile ou la soumettre à des bombardements chimiques est une pure et coûteuse extravagance.

Je sais que tu es persuadé d’avoir, grâce à ces armes chimiques, réalisé un très beau coup te permettant de sortir par le haut de la crise que tu as déclenchée et d’être relégitimé aux yeux de la communauté internationale. Bref, tu te juges machiavélique et à la hauteur de ton cher papa. Eh bien, tu te trompes. Lire la suite

Pourquoi des frappes ciblées contre le régime syrien ne seraient pas illégales

 

Dans son chapitre VII, la Charte des Nations Unies a posé le droit commun en matière de recours à la force en cas de « menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ». Soixante ans de pratique, plus ou moins efficace, ont consacré l’idée que le recours à la force contre un Etat n’est légitime qu’à la condition d’avoir été approuvé par le conseil de sécurité.

Le droit interne de tous les pays admet l’idée de circonstances exceptionnelles. Elle n’est pas clairement établie en droit international pour d’évidentes raisons. La situation que connaît la Syrie depuis deux ans et demi – plus de 110.000 morts, le tiers de la population déplacée, plus de 1.000 morts causés le 21 août dernier par des attaques chimiques, un chef d’Etat ayant déclaré publiquement que la solution n’était pas politique, mais militaire – invite à se demander si l’on ne se trouve pas dans une situation exceptionnelle, justifiant donc une dérogation au droit commun.

Les frappes militaires envisagées par les Etats-Unis et la France contre le régime syrien ne pourront être autorisées par le conseil de sécurité en raison des vetos russe et chinois. Depuis deux ans et demi, ces deux pays n’ont en effet cessé de s’opposer à toute tentative de condamnation du régime.

Seraient-elles pour autant illégales, compte tenu d’une part, des atrocités exceptionnelles commises sous les yeux du monde par le pouvoir syrien, et d’autre part, de l’existence de normes ou de concepts juridiques de nature à les justifier ? Lire la suite

L’ASSADISATION DES ESPRITS

Bachar al-Assad dispose d’un étrange pouvoir sur les esprits occidentaux.

Il avait jadis réussi à leur faire croire qu’ayant été « occidentalisé » par un séjour au Royaume Uni – pourtant fort bref, ce que personne ne prit alors la peine de vérifier -, il était un dirigeant réformiste, bridé dans son désir de modernisation de la Syrie par la vieille garde de son père ou les archaïques pesanteurs de son pays.

Lorsque la révolution syrienne éclata en mars 2011, Assad déclara que ce n’était pas une révolution car son peuple l’aimait et ne pouvait pas songer à se soulever contre lui. Il s’agissait d’une action de déstabilisation menée par des groupes salafistes, sans doute pilotés par al-Qaïda, et/ou un complot des suspects habituels (Israël, Etats-Unis) ; leur objectif était de déclencher une guerre sectaire et de propager le terrorisme. Même s’il se trouva parmi les Occidentaux quelques personnes ou groupes pour le croire, l’opinion générale était alors que la Syrie connaissait une révolution politique, pacifique de surcroît. (Sans doute le serait-elle restée si le monde occidental l’avait soutenue autrement qu’en bonnes paroles.) Lire la suite