Posté le 6 avril 2012 |
Même si la répétition des atrocités exécutés sur ordre de Mansour donnait l’obsédante impression que le temps s’était figé au-dessus du sultanat, quelques évolutions se dessinaient tant au sein du régime que dans l’opposition.
Je n’ai fait qu’évoquer la rage qui s’était emparée de Mansour et de ses hommes après l’échec des opérations du ramadan. Leur cruauté se mua en férocité et en sadisme. Je ne doutais pas que lors d’une des réunions autour du sultan, celui-ci ait décrété de sa voix glaçante : « Pas de quartier ! ».
Je l’ai dit, au cours des mois précédents, outre les activistes, plus précisément ciblés, les forces de sécurité avaient tué sans ciller des femmes et des enfants. Dans de nombreux cas, je veux bien croire que ce n’était pas délibéré. Il en allait autrement à présent. Plus personne n’était épargné. Les rapts et les viols se multiplièrent ainsi que les mutilations et les tortures gratuites. Plus que jamais, Mansour voulait humilier, terroriser, anéantir. Aucun sentiment d’humanité, aucun scrupule moral ne le retenaient. Si les dictateurs ne sont pas naturellement portés à la clémence, il arrive que les considérations politiques les poussent à épargner des vies humaines. Mais, s’étant privé de toute porte de sortie politique, le sultan n’avait d’autre choix que d’écraser son peuple, au sens propre du terme.
Fort de cette certitude, il donna ordre de ne pas ménager médecins, pharmaciens et tous membres des corps paramédicaux s’ils étaient pris à soigner des blessés par balles. Plus de deux cents médecins furent arrêtés, mais aussi des infirmiers des deux sexes et des pharmaciens, qui avaient eu l’audace d’outrepasser les instructions. Les forces de sécurité se mirent à tirer sur les ambulances du Croissant rouge, à insulter et à battre ambulanciers et secouristes. Ils allèrent jusqu’à confisquer ces véhicules et à les utiliser soit pour endormir la méfiance des activistes, soit pour transporter ceux qu’ils venaient d’arrêter et s’apprêtaient à torturer. Que ce mépris de tous les principes fût dénoncé par diverses ONG internationales ou par la Galaxie des droits de l’homme laissait Mansour totalement indifférent. Je me demande même s’il n’en éprouvait pas une certaine fierté, celle qu’on retire en voyant son nom inscrit au livre des records.
Il est vrai que, depuis le début, ses hommes ne respectaient même pas ce rite antique et universel qui consiste à enterrer et à pleurer ses morts. Ils laissaient sans scrupule les cadavres pourrir en plein soleil, les volaient pour empêcher les familles de les ensevelir et dispersaient les cortèges funéraires en leur tirant dessus. Ils allèrent jusqu’à mettre fin, une fois partis les ambassadeurs occidentaux, à la cérémonie de condoléances organisée par la famille d’Hicham Nassar, pacifiste au doux sourire, qu’ils avaient torturé à mort. Alors qu’il était essentiel pour Mansour que la Cité reste calme, ses hommes n’hésitèrent pas à tirer, dans le quartier traditionnellement agité d’al-Hassa, sur la procession funèbre d’un petit garçon, tué la veille par l’un des leurs. Il est vrai qu’exaspérés par cette mort, tout en cheminant vers le cimetière, les participants, auxquels s’étaient jointes de nombreuses femmes, réclamaient à grands cris l’exécution du sultan. Lorsqu’ils se mirent à jeter des pierres sur les forces de sécurité qui les narguaient, celles-ci tirèrent à balles réelles, tuant trois personnes.
La tension était si forte que, même si on les avait invitées à garder leur calme, les troupes auraient eu le plus grand mal à se conformer à cet ordre. Or elles étaient toujours flanquées par les Spectres qui n’avaient, eux, aucune raison de modérer leurs réactions puisque la violence et le sadisme étaient leur raison d’être.
La multiplication d’assassinats ciblés signait cette montée dans la sauvagerie. Tout commença, au début du mois d’eloul par la mort du mufti de Béroée, qui n’était peut-être pas un meurtre, mais dont les circonstances laissaient place au doute. Religieux vénéré, il ne ménageait pas ses critiques au régime qu’il tenait pour responsable du bain de sang actuel. A la suite d’un sermon encore plus vif que d’habitude, le premier vendredi suivant le ramadan (que les révolutionnaires avaient baptisé « vendredi de la mort plutôt que l’humiliation »), le mufti reçut la visite de représentants des forces de sécurité. On ignore ce qui se passa exactement, mais, peu après leur départ, il eut une attaque. Certains affirmèrent que c’était une crise cardiaque, d’autres qu’il avait eu une hémorragie cérébrale. Quoi qu’il en soit, il fallut le transporter d’urgence à l’hôpital. Sa famille, qui l’avait accompagné, ne fut pas admise à son chevet. Lorsqu’on consentit enfin à la laisser entrer, le mufti était mort.
Il faut se souvenir que jusque-là, Béroée s’était gardée de toute action violente. Il y avait eu un peu d’agitation à l’université, mais rien de spectaculaire. Les quelques départs de manifestation avaient immédiatement été stoppés par les Spectres et les moukhabarat. Si le régime était responsable de la mort du mufti, comme le voulait la rumeur, il avait commis une insigne maladresse. En effet, ses funérailles donnèrent lieu à une immense procession où, pour la première fois à Béroée, la foule scanda le slogan qui résonnait d’un bout à l’autre du sultanat : « le peuple veut renverser le régime ». Elle cria aussi qu’elle préférait la mort à l’indignité et déchira des portraits de Mansour. Bien entendu, les Spectres donnèrent l’assaut. Mais le mal était fait. Béroée avait prouvé aux yeux du monde qu’elle partageait les sentiments du reste du sultanat. Seule la présence massive des forces de sécurité rendait périlleuse toute manifestation.
Les assassinats suivants, tous commis à Emèse, ciblaient des fonctionnaires de rang élevé appartenant aux minorités religieuses : l’un était chrétien, un autre chiite et les deux autres de la secte du sultan. Les médias du régime accusèrent évidemment les « gangs terroristes armés » qui cherchaient à fomenter la fitna, une guerre civile religieuse. Ces meurtres servaient tant la propagande et les intérêts du sultan qu’en dehors de ses fidèles, personne ne crut à cette explication.
Dans les premiers jours du mois suivant, le fils du mufti du sultanat fut assassiné à Béréoée en même temps qu’un universitaire de cette ville. Les télévisions sultaniennes nous informèrent qu’une fois de plus, des « groupes armés » étaient responsables de ces meurtres. Difficile à croire puisque, à la suite de la mort de son fils, le mufti, qui avait donné quelques signes d’agacement devant la politique répressive du sultan, retourna au plus vite aux pratiques serviles qui lui avaient valu son titre.
Enfin, cinq jours plus tard, l’un des dirigeants de la communauté kardouque, membre du tout nouveau Conseil National Sultanien créé par l’opposition, et qui, le mois précédent, avait échappé à une tentative de meurtre, fut assassiné en même temps que son fils. Cela ressemblait beaucoup à un avertissement à la communauté kardouque, qui, jusque-là et contrairement à ses habitudes – sans doute parce que le régime s’était employé à la séduire par des promesses -, avait paru éviter tout débordement.
Après cette flambée d’assassinats ciblés, le régime revint à une conception plus industrielle du meurtre : le massacre de masse.
Cependant, la perte de toute référence et de toute inhibition morales finit nécessairement par se retourner contre vous, comme s’il existait un lien secret entre la morale et la cohérence logique. Epuisée par huit mois de répression continue, sous-payée, l’armée sur laquelle s’appuyait Mansour refusait de se laisser arrêter par d’apparentes contradictions. Aussi faisait-elle argent de tout, vendant aux rebelles armes et munitions, mais aussi carburant et enregistrements de scènes de tortures, les aidant, moyennant devises, à passer les frontières pour échapper à leur sort. Cette corruption, qui depuis toujours minait tout le système sultanique, n’échappait pas à Mansour et à ses hommes. C’était une donnée parmi d’autres qu’ils intégraient dans leur stratégie.
Il ne faisait aucun doute non plus que les services se livraient à des trafics d’organes. La plupart des victimes des tortures, celles du moins dont le corps était rendu aux familles, portaient en effet des cicatrices sommairement recousues, marques de prélèvement d’organes, non de supplices. Ce qui attestait que des médecins prêtaient la main à ces atrocités.
Cette barbarie quotidienne, ainsi que la frustration de n’avoir pas réussi à renverser le régime pendant le mois de ramadan expliquent que la révolution ait progressivement changé de nature. Cette évolution fut sensible dès le mois d’eloul, elle ne fit que se confirmer tout au long de l’automne. On glissa en effet de la lutte pacifique, dont les activistes étaient si fiers, à la militarisation.
Elle était inévitable dès lors que la répression se prolongeait et empirait. Aucune population humaine ne peut durablement accepter de se laisser massacrer ni se sacrifier à une idée. Toutes les sociétés ont admis le concept de légitime défense. De plus, au début de l’automne, rares étaient ceux qui croyaient encore que l’on pourrait convaincre, par la raison, Mansour d’abdiquer. Le chef de l’Armée Sultanienne Libre, le colonel Reda al-Sultan, le résuma d’une phrase : « On ne peut renverser ce régime que par la force et en faisant couler le sang. »
A l’époque, il était difficile d’évaluer le nombre de défecteurs qui avaient rejoint cette ASL. Difficile aussi de mesurer son degré d’organisation réelle. A en croire sa page Facebook, elle comptait plus de 10.000 hommes et était organisée en dix-huit bataillons dispersés sur le territoire du sultanat. Le colonel al-Sultan avait défini ses objectifs : protéger les manifestants contre les forces de sécurité et mener des opérations de guérilla urbaine contre l’armée lorsqu’elle assiégeait une ville. Restait à savoir si ces dix-huit bataillons ou brigades obéissaient réellement au colonel al-Sultan qui, on le sait, était retranché en territoire ottoman. Tout donnait à penser que le système de commandement était lâche et que la plupart de ces unités agissaient de leur propre chef. Par ailleurs, cette armée de la résistance ne disposait pas du matériel nécessaire pour affronter et repousser les troupes loyalistes. Des kalachnikovs et des fusils, quelques rares RPG – indispensables pourtant contre les tanks. Elle s’équipait grâce à la corruption de l’armée du sultan, mais aussi en récupérant tout ce qui tombait entre ses mains lors des affrontements et enfin, en recourant à la contrebande.
Les amis de mon père rapportaient que des armes entraient par la Principauté, de tout temps haut lieu de la contrebande militaire, et par l’émirat de Mésopotamie, où les tribus sunnites soutenaient leurs frères de l’autre côté de la frontière dans l’espoir d’affaiblir leur premier ministre chiite. Les prix s’étaient envolés. Ainsi, une kalachnikov, jadis à 800 dollars se négociait à présent autour de 1.500 dollars. Le prix des grenades et des fusils avait lui aussi doublé.
Mansour et Bahjat savaient qu’il leur fallait absolument enrayer la montée en puissance de cette armée libre. C’est pourquoi, je l’ai dit, après le ramadan, ils axèrent toutes leurs opérations sur la chasse aux défecteurs. Comme beaucoup d’entre eux se concentraient dans la région d’Emèse et d’Epiphania, ces deux villes ainsi qu’Aréthuse, à mi-chemin entre les deux, allaient au cours des mois suivants, subir d’innombrables sièges et leur population d’interminables martyres. Cependant, bien que traqués, ces soldats libres avaient réussi à se faufiler dans les environs de la Cité, à Zeboud notamment où, au début de l’hiver, ils réussirent même à s’emparer de la ville. Temporairement, certes, mais assez pour irriter Mansour et Bahjat et inquiéter certains de leurs affidés.
Le spectre de la guerre civile avait suivi ce glissement vers la militarisation. Je l’ai dit, Mansour misait beaucoup sur lui pour reprendre en main le pays. Il était convaincu que la majorité de la population abandonnerait le fantasme de la révolution pour rentrer au bercail sous la houlette de son berger dynastique. Convaincu aussi qu’effrayés à l’idée d’une guerre civile, qui ne pourrait manquer d’embraser toute la région, les Occidentaux changeraient de discours à son égard et, comme ils l’avaient déjà fait, passé un délai de décence, reviendraient lui manger dans la main.
Cependant, devançant la structure politique qui s’était constituée en exil – le Conseil National Sultanien -, la population ne se contentait plus de soutenir et d’acclamer l’Armée Sultanienne Libre lors des manifestations. Dès le second vendredi du mois d’eloul, elle avait baptisé la journée « Vendredi de la protection internationale ». A la fin du premier mois de tichrine, elle appela à un « Vendredi de la zone d’exclusion aérienne ». Petit à petit, l’idée que le peuple ne réussirait pas tout seul à renverser Mansour se frayait un chemin dans les esprits.
Dans les mois suivants, elle serait à l’origine de divisions irrémédiables au sein de l’opposition organisée (ou se disant telle), mais aussi entre les membres du Conseil National vivant à l’étranger et ceux qui, avec la population, affrontaient chaque jour la sauvagerie du régime. Si j’avais pu en discuter avec Bassam, il aurait probablement fait quelques remarques sur le fossé qui séparera toujours la théorie de la pratique. Contrairement à d’autres, il aurait eu quelque légitimité à se risquer dans cette analyse puisqu’il était courageusement passé de la théorie à la pratique. Puisque, comme j’avais toute raison de le craindre, il était en train de payer pour avoir pris ce risque.
Plus que jamais, je rongeais mon frein. L’inquiétude sur le sort de Bassam achevait de colorer en noir toutes mes journées. Je n’attendais plus rien de ce régime, sinon davantage de sang et de haine. S’il n’avait tenu qu’à moi, j’aurais depuis longtemps rejoint les rangs de l’Armée Sultanienne Libre. Sans doute avec une certaine présomption, j’avais le sentiment que, si l’on m’avait confié la direction des opérations militaires, la révolution aurait marqué quelques points décisifs. Je pensais aussi que mon nom, ou plus exactement celui de mon père, connu en Occident, aurait pu décider l’opinion publique internationale à soutenir notre cause autrement que du bout des lèvres.
J’en étais réduit à me réjouir, comme le reste de la population de petits riens, montrant que, contrairement à ce que pensait Mansour, l’esprit de la révolution corrodait aussi la capitale, pourtant sous haute surveillance.
Un matin, les passants matinaux découvrirent, pendue à plusieurs ponts de la ville enjambant l’Abana, une effigie de Mansour.
Un soir, les activistes éteignirent sans sommation les lumières qui, dès le crépuscule, éclairaient la montagne du Prophète veillant sur la Cité.
Un jour, Salima revint toute excitée des vieux quartiers où elle s’était rendue pour assortir des fils à ses travaux de couture du moment. Dominant sans peine la rumeur du souq - le brouhaha général des temps heureux s’était amoindri -, retentirent soudain les premières paroles de la célèbre chanson « Yalla Irhal Ya, Mansour » , l’un des hymnes de la révolution qui avait valu la mort à son auteur à Epiphania. Affolement général, raconta Salima. Les forces de sécurité barrèrent toutes les issues du souq, empêchant les chalands de s’échapper. Elles étaient prêtes à saccager toutes les échoppes et à fouiller tout le monde, y compris les femmes, pour trouver la source du blasphème. Mais l’un d’eux la découvrit avant que ses collègues n’entament déprédations et brutalités : un minuscule magnétophone caché dans un panier accroché à un vélo, qu’un enfant inconnu avait poussé contre un mur du souq quelques instants plus tôt.
« Yalla, Mansour, va-t-en ! » commenta Salima encore toute réjouie de l’événement.