Seconde Lettre de Bachar al-Assad à son père

Cher Papa,

Je n’ai pas répondu à ta dernière lettre, extrêmement blessante. D’autant que, lorsque je l’ai reçue, les choses, effectivement, n’allaient pas si bien pour moi. Mais deux ans ont passé et, contrairement à ce que tu pouvais redouter, je suis toujours là.

Je sais que tu vas me dire que je règne sur un pays en lambeaux, que notre armée n’est plus ce que tu en avais fait et que j’ai bien du mal à recruter de nouveaux soldats. A croire que, soudain, le pays s’est vidé de ses jeunes hommes. Mais ne t’attache pas à ces détails : on ne peut plus gouverner la Syrie comme à ton époque. Considère plutôt le tour de force que constitue mon maintien au pouvoir dans des conditions très difficiles.

Pour commencer, de moins en moins de voix s’élèvent dans le monde pour réclamer mon départ. Ceux qui craignent de se déjuger se bornent à dire que je dois rester au moins temporairement afin d’assurer la pérennité des institutions (comme si toi et moi ne les avions pas perverties depuis plus de quarante ans !). Beaucoup n’hésitent pas à dire que, certes, j’ai du sang sur les mains, mais que je suis aujourd’hui un moindre mal et qu’il est donc impératif de me maintenir au pouvoir.

Il faut dire que mon plan consistant à favoriser et à amplifier la menace islamo-terroriste, parfaitement incarnée par l’Etat Islamique aujourd’hui, a marché comme sur des roulettes. Le coup de génie a été la prise de Palmyre par ce groupe. Le dynamitage de deux temples, la décapitation de l’ancien directeur des antiquités de la ville ont déchaîné les passions dans le monde. Ajoute à cela les attentats de Paris organisés à l’instigation de l’EI. La confusion, déjà grande, a achevé de s’emparer des esprits, y compris de ceux qui se piquent de rationalisme. N’étais-je pas une pièce maîtresse dans la lutte contre le terrorisme ? Comme tu le répétais de ton vivant, les Occidentaux ont la mémoire courte, ils ont oublié que je suis largement à l’origine du mal.

Histoire de les effrayer encore un peu, j’avais, cet été, distribué des passeports aux Syriens qui en faisaient la demande et, par mes bombardements aveugles, précipité de nouvelles vagues de réfugiés vers l’Europe. (Imagine-toi qu’en plus, nombre de médias occidentaux et les opinions publiques croient que ces masses syriennes fuient l’EI et non ma terreur !) Je fais d’une pierre deux coups – là encore, comme tu me l’as toujours enseigné (la beauté de la ruse !) – je me débarrasse de bouches inutiles, généralement hostiles, et j’engorge l’Europe qui n’est pas prête à absorber un million de réfugiés. Ce qui devait arriver s’est produit : panique, hostilité, slogans antimusulmans, montée des partis extrémistes en Europe. Bref, encore une louche de confusion versée sur les esprits occidentaux.

A l’intérieur du pays, malgré leurs pertes considérables, y compris de leurs plus hauts gradés, les Iraniens et leurs supplétifs du Hezbollah sont toujours là. Ils ont investi trop d’argent et trop d’hommes sur moi pour s’en aller en risquant de tout perdre. Surtout maintenant que la concurrence russe est elle aussi dans la place.

Car j’avoue que les Iraniens m’ont un peu déçu : j’attendais davantage de victoires de leur part. C’est parce que je perdais du terrain, malgré les milices chiites, que j’ai réussi à convaincre les Russes de s’en mêler. Par chance, Poutine, qui a des ennuis avec les Occidentaux à cause de sa politique ukrainienne, voulait leur montrer qu’il fallait de nouveau compter avec la Russie au Proche-Orient. Il a fait semblant de me convoquer au Kremlin, comme pour me sermonner. En réalité, nous nous sommes mis d’accord pour que les Russes interviennent en Syrie. Et ils n’y vont pas de main morte, il faut le reconnaître. Comme moi, ils ne font pas de quartier quand ils bombardent les populations civiles, avec, c’est vrai, un matériel plus sophistiqué que mes barils explosifs. Et ils font mieux que moi, je dois l’avouer, car ils sont en train de trucider les groupes rebelles que les Occidentaux qualifient de modérés, même s’ils comptent dans leurs rangs des islamistes enragés. Pour Noël, Poutine s’est ainsi offert la tête de Zahran Alloush qui, depuis des mois, se croyait tout permis dans la Ghouta.

L’intervention des Russes a piqué les Américains qui ont décidé d’agir, ou plutôt de feindre d’agir. Ils ont commencé par convoquer une rencontre à Vienne où ils ont invité – imagine un peu ! – les Iraniens et les ont obligés à discuter avec les Saoudiens. Nous n’étions pas de la partie, mais les rebelles non plus.

Leur tour est venu peu après à Riyad, où toutes les factions politique et militaires de l’opposition (moins Daech et Jabhat al-Nusra) ont réussi, par je ne sais quel tour de passe-passe, à s’entendre. J’étais un peu inquiet de ce résultat, mais Moallem – oui, il est toujours là – m’a assuré que c’était une union de circonstance, donc temporaire. Il parie que très vite, les egos et les agendas, radicalement différents, vont reprendre le dessus.

Dans la foulée, Américains, Russes et ces Français, dont la position est de moins en moins claire (même moi, je ne sais plus s’ils sont toujours contre moi), ont fait voter au Conseil de Sécurité une résolution en trompe-l’œil. Elle donne aux opinions publiques le sentiment que la communauté internationale est enfin décidée à agir. En réalité, rien n’est joué.

Pour une raison toute simple, qui te montre, cher Papa, la place centrale qui est aujourd’hui la mienne : personne n’a osé aborder la question essentielle, celle qui conditionne la poursuite de la guerre ou la conclusion de la paix, celle qui détermine l’avenir de la Syrie : MOI.

Ce brave Ban Ki-Moon s’est révélé une fois de plus, à son insu bien sûr, un bon allié en déclarant qu’il était inacceptable que la crise syrienne et la solution à cette crise dépende du sort d’un seul homme. Ce qui signifiait qu’il ne fallait pas toucher à mon statut. Voilà ce qui arrive quand on mêle la morale à la politique (« inacceptable » !!!) et qu’on cherche une solution abstraite sans prise sur la réalité. Tout le monde s’étant entendu pour ne pas évoquer la question qui fâche, il était facile de parvenir à l’unanimité.

Sur le fond, ce texte ne résout rien. Comment pourrons-nous discuter de transition avec les rebelles si nous ne sommes pas d’accord sur le point essentiel ? Les rebelles soupçonnent déjà, non sans raison, que c’est un nouveau subterfuge pour me maintenir au pouvoir.

Tout est à l’avenant. Le cessez-le-feu, par la force des choses, ne concerne pas l’Etat Islamique, il me sera facile de faire repartir les hostilités quand j’en aurai besoin sans donner l’impression que je sabote le cessez-le-feu. Prends encore les élections censées se tenir dans 18 mois. Comme plus de la moitié des Syriens sont soit hors de la Syrie, soit déplacés dans le pays, je pourrai sans difficulté faire voter comme je l’entends ceux qui sont encore en place. Si l’on organise des élections à l’extérieur, je contesterai évidemment le résultat et il ne fait pas de doute que les Russes abonderont dans mon sens.

Bref, cher Papa, n’écoute pas les rumeurs qui remontent jusqu’à toi. So far so good, comme dit Asma.

Ton fils qui ne t’en veut pas malgré tes paroles cruelles

 

Pour lire toute la correspondance entre le père et le fils :

Lettre de Bachar al-Assad à son père

Réponse de son père à Bachar al-Assad

Un commentaire

  1. Naffakh Anne-Marie dit :

    Salubre et salutaire. Il y fallait du courage et de l’esprit; Merci Isabelle.

Laissez un commentaire :