Pour Idlib

La chute, l’une après l’autre, des villes syriennes qui ont incarné la révolution et l’espoir de liberté pendant tant de mois, après plus de quarante années d’une dictature implacable, est douloureuse pour tous ceux qui ont partagé l’élan du peuple syrien. Alep, la Ghouta, Deraa et à présent Idlib, autant d’endroits que, contrairement à beaucoup de mes compatriotes français, j’ai connus. Les Damascènes s’amusaient que mon mari et moi ayons aussi pu nous rendre à Deir-ez-Zor et plus encore à Raqqa – au nom si difficile à prononcer pour moi à cause de son double qāf – car eux, n’y avaient jamais mis les pieds. Ils se demandaient probablement ce qu’un diplomate et sa femme pouvaient bien trouver à y faire, ignorant qu’un jour viendrait où cette cité perdue sur les bords de l’Euphrate deviendrait la capitale de l’enfer pour ses habitants.

L’enfer, il est vrai, semble avoir élu domicile en Syrie, dans cette contrée si ancienne où se sont mélangées l’Europe et l’Asie, dans cette population si policée et hospitalière, comme pour les punir de maux terribles qu’elles n’ont pourtant pas commis. L’enfer sur lequel règne aujourd’hui un trio diabolique – Assad et ses parrains russe et iraniens – décidé, s’il le faut, à tout détruire et à exterminer pour remettre la main sur Idlib et sa région, qui m’avaient paru, lorsque je les découvris à l’automne 2006, tout droit sortis du paradis, ou du moins de ma vision de celui-ci.

Je m’y étais rendue, depuis Alep, avec un détour par Saint Siméon, avec deux amies françaises et une amie syrienne qui nous servait de guide. Nous y étions parvenues, après avoir longé d’interminables étendues d’oliviers dont les feuilles argentées clignotaient dans la lumière encore vive de l’automne. De l’autre côté, m’avait-on dit, commençait la Turquie, dont beaucoup aujourd’hui attendent leur unique salut. Idlib à l’heure du déjeuner m’avait paru une bourgade tranquille où chacun s’employait à ses affaires sans se préoccuper de l’avenir. Sans doute parce qu’il était dans les mains de Dieu.

D’Idlib, nous avions gagné Sergilla où j’eus l’une des émotions les plus intenses de ma vie, qui contribua sans doute à mon attachement à la Syrie. Si cette terre pouvait susciter de tels paysages, où les traces laissées par l’histoire se fondent harmonieusement à la nature, elle ne pouvait qu’être chérie et préservée.

Sans doute, le trio infernal, qui a massé ses troupes et positionné ses navires pour mieux faire tomber un déluge de feu sur cette région, n’a-t-il jamais marché dans les rues d’Idlib, ou sur les collines, si vertes passées la première pluie, qui bordent Sergilla ; sans doute n’a-t-il jamais visité Maraat al Nauman, patrie du grand poète al-Maari, et son merveilleux musée de mosaïques. Ou, tout simplement, est-il incapable de ces sentiments humains, universels, qui s’appellent l’amour et le respect.

Par ailleurs, est-ce bien raisonnable de sa part de vouloir liquider les djihadistes qu’il a pris soin depuis la chute d’Alep de masser dans la région d’Idlib – comme Hafez al-Assad, en 1982, avait regroupé les Frères musulmans à Hama pour mieux les massacrer – en tuant des milliers de civils, dont de très nombreux enfants ? N’est-ce pas le meilleur moyen d’entretenir le terrorisme que les Russes font mine de vouloir éradiquer ?

Au moment où tant de vies, tant de beauté risquent de disparaître à jamais pour mieux asseoir le tyran de la Syrie sur son trône,  mon cœur est à Idlib, dans le massif calcaire que l’on voudrait éclabousser de sang pour y noyer les derniers éclats de la révolution syrienne. Mais l’esprit de celle-ci flottera durablement au-dessus de cette terre immortelle, ne nous y trompons pas.

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